Le Patron, de Maxime Gorki : une réédition et un projet éditorial

Mis à jour : avr. 7


Gorki, Maxime : « illustre écrivain russe, fondateur de la littérature réaliste socialiste, matrice de la littérature soviétique. La grandeur et la signification universelle de l’œuvre de Gorki vient de ce que, apparu à l’époque où commençait le naufrage de la société bourgeoise, l’artiste génial a lié étroitement son art et toute son activité à l’idéologie et à la pratique sociale du prolétariat révolutionnaire. […] Dans son œuvre, Gorki a reflété de manière inspirée la lutte héroïque de la classe ouvrière russe, dont l’importance est capitale pour la littérature universelle. » Extraite de la Grande Encyclopédie soviétique, cette présentation de Maxime Gorki ne s’embarrasse pas de nuances. L’homme, qui aura été à la fin de sa vie le deuxième personnage le plus important du régime, proche de Staline, celui dont dépendaient les carrières de tous les écrivains du moment, a accédé au rang de symbole de son vivant. On rebaptise ville et monuments à son nom. On lui octroie tous les honneurs. Utilisée et réécrite par le régime, la vie d’Alexeï Maximovitch Peskov, qui devient Maxime Gorki en 1892, n’est pourtant pas celle d’un engagement marxiste de la première heure. Ses errements, ses oppositions et ses contradictions – nombreuses – ont été effacés de la biographie officielle ; ils sont pourtant ce qui fait l’un des premiers intérêts de cet écrivain sensible, au tempérament impulsif. Son abondante correspondance et ses récits autobiographiques (Enfance, En gagnant mon pain, Mes universités) révèlent un homme bien différent de sa légende.

Le patron. Un hiver de ma vie est l’un de ces textes. Gorki y décrit quelques mois d’hiver des années 1880, passés auprès d’ouvriers d’une boulangerie de Kazan sous la tutelle de Vassili Séménof, patron du lieu. Encore jeune, tout juste sorti d’une enfance très dure à Nijni-Novgorod, il entreprend des études à Kazan tout en tentant de survivre. Auprès d’étudiants, il découvre l’activisme révolutionnaire et, comme il le dit : « avaient surgi en mon âme les dents de lait du mécontentement contre l’ordre existant et, avant d’avoir fait la connaissance de mon patron, il me semblait que ces dents-là étaient déjà assez fortes. » Dans cette boulangerie, Alexeï Maximovitch Peskov éprouve l’exploitation au travail et les humiliations que Séménof impose à ses ouvriers. L’écrivain reste pourtant attentif à la vie qui l’entoure, aux amitiés et aux lâchetés de ses compagnons d’infortune, aux frasques du patron. Vassili Séménof représente tout ce qu’il exècre : il est sans compassion, cynique, malhonnête. Et inversement Séménof voit en Gorki un étudiant dont les prétentions à l’érudition sont de l’arrogance et un défi à sa personne.

C’est de cette répulsion, qui exerce sur les deux hommes une curiosité réciproque sinon une fascination, que naît la rencontre. Les caractères de l’un et de l’autre sont fondamentalement inconciliables et il semble pourtant que dans leur relation se joue pour chacun d’eux la résolution d’une même quête existentielle. Qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que l’âme ? À quoi doit mener l’énergie du travail ? « Qu’est-ce qui est indispensable et qu’est-ce qui est superflu ? Personne ne le sait au juste, mon ami » dit Vassili à Alexeï en guise d’adieux. Des thèmes centraux dans l’œuvre de Gorki et des questions pendantes pour le jeune Alexeï, qui le conduiront à une tentative de suicide quelques mois plus tard, puis à une vaste errance à pied à travers le pays.

Tout écrivain engagé confronte nécessairement ses idées à une réalité vécue ; il y parfait son engagement politique, le renforce ou le réoriente, et parfois il en tire un récit. C’est l’objet de la collection « Éclairages » des éditions de la Lanterne, collection qui entend regrouper des mémoires, des témoignages et des récits autobiographiques d’événements qui ont laissé une trace indélébile dans le parcours personnel, politique ou littéraire de celui ou celle qui les narre. Les portfolios qui accompagnent chaque parution invitent le lecteur à découvrir la réalité décrite par l’écrivain, réalité que les photographies font ressurgir de manière saisissante. Le patron de Maxime Gorki est le second opus de cette collection, initiée avec La Commune de Louise Michel. Il ne s’agit pas ici d’un événement historique, mais d’une expérience de vie, de l’intimité d’une relation entre deux hommes qui a profondément dérangé l’un d’eux. Avec Séménof, Gorki accepte la confrontation jusqu’à remettre en cause son ordre du monde : « Après chaque conversation, je sentais avec une amertume et une netteté croissantes combien mes rêveries et mes pensées étaient incohérentes et fragiles. Le patron les déchirait en lambeaux, il me montrait les vides obscurs qui existaient entre elles et me remplissait l’âme d’une inquiétude douloureuse. Je savais, je sentais qu’il avait tort de nier tranquillement toutes les choses auxquelles je croyais déjà. Je ne doutais pas une seconde de mon bon droit, mais il m’était difficile de l’empêcher de cracher sur lui. Il n’était pas question de réfuter les arguments de cet homme, il s’agissait de défendre ma cité intérieure, où s’infiltrait, comme un poison, la conscience de mon impuissance. »


Quelques années après les épreuves de Kazan, Maxime Gorki deviendra « le romancier des vagabonds » et connaîtra une renommée immédiate et internationale. Dans la boulangerie de Séménof, il est encore comme beaucoup d’entre nous, dont la cité intérieure vacille face à la marche du monde.

Ludivine Péchoux


Le Patron, un hiver de ma vie, de Maxime Gorki, est disponible en librairie ou sur notre site.



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